Travail prescrit, travail réel : comprendre l’écart pour mieux agir
Si vous avez réellement envie d’améliorer les conditions de travail dans votre entreprise, cet article est pour vous.
Améliorer les conditions de travail, ce n’est pas seulement agir pour le bien-être individuel. C’est avant tout s’intéresser à la façon dont le travail se fait réellement, au quotidien, pour améliorer la performance globale et ce, de manière durable.
« Tu n’as pas fait ce qui était demandé. »
« Il suffisait de suivre la procédure. »
« Ce n’est pourtant pas compliqué, c’est écrit. »
Ces phrases, nous les avons tous déjà entendues. Vous les avez peut-être même déjà prononcées. Oups, je plaide coupable !
Elles traduisent une réalité ancrée dans nos pensées : lorsque le travail prescrit n’est pas respecté, notre premier réflexe est de constater l’erreur, puis d’en demander la justification.
Or, si le pourquoi a son importance, il est loin d’être suffisant. La question centrale est souvent ailleurs : comment le travail est-il réellement réalisé ?
Derrière l’écart entre travail prescrit et travail réel se jouent des enjeux majeurs de performance, de santé au travail et de prévention des risques psychosociaux. Spoiler alert : ce n’est ni magique, ni rapide. Mais c’est un levier puissant et durable.
Avant d’aller plus loin, revenons aux bases !
Travail prescrit et travail réel : de quoi parle-t-on exactement ?
Travail prescrit / travail réel : définitions
Le travail prescrit, c’est le travail tel qu’il est demandé à travers les fiches de poste, les procédures, les objectifs fixés, les consignes formulées à l’écrit comme à l’oral… Le travail tel qu’il est pensé en théorie.
Le travail réel, c’est le travail tel qu’il est réalisé à travers les gestes métiers, les propos tenus, les trucs et astuces, les résultats obtenus, les outils utilisés …
Nous pourrions même aller un peu plus loin en parlant du travail “ressenti” ou “vécu” pour aborder le sujet de l’intérêt au travail ou des émotions vécues. Mais gardons ce point pour une prochaine fois !
Pourquoi l’écart est inévitable
Le travail prescrit l’est pour répondre à la stratégie de l’entreprise et les objectifs associés. Pour autant, il est compliqué de prescrire avec précision et certitude la façon dont le travail doit être réalisé.
Nous évoluons dans des environnements complexes, avec des intéractions nombreuses où l’incertitude est de plus en plus forte. Par conséquent, il est normal que vous constatiez dans vos entreprises des écarts entre le travail prescrit et le travail réel.
Observer le travail réel : un levier de performance globale
Quand le travail réel devient trop lourd à porter, c’est la porte ouverte à l’absence de maîtrise du risque psycho-social.
Un écart trop grand entre le travail prescrit et la réalité du quotidien, c’est un facteur de RPS majeur. Tout comme un manager qui n’appréhende pas le travail réel, un collègue qui vous empêche de mener à bien vos missions, un défaut d’organisation qui entrave vos projets, etc.
Tout l’enjeu d’un management efficace va être de s’interroger sur le travail réel de ses équipes pour réduire au maximum l’écart entre prescrit et réel. Voici quelques axes pour agir en ce sens :
- Formuler ses attentes en résultat attendu, plutôt qu’en travail à prescrire. C’est-à-dire expliquer le chemin pour aller de A à E. Au lieu de dire qu’il faut faire A puis B puis … E.
- Expliquer les incontournables dans la méthode
- Associer les équipes dans la définition du travail à réaliser, les méthodes et les résultats attendus
- Interroger les équipes sur les écarts constatés quand ces derniers peuvent impacter les résultats attendus tant sur le plan économique qu’humain.
- Évaluer l’équilibre entre ressources et contraintes.
Un exemple concret pour comprendre : le number cake
Pour les 8 ans de mon fils, j’ai réalisé un number cake pour la première fois. Je cherche des recettes et décide d’en combiner deux. Les recettes suivies à la lettre représentaient le travail prescrit.
En pratique, rien ne s’est déroulé exactement comme prévu : un biscuit un peu trop cuit par endroit, qui se casse au démoulage, une texture de ganache incertaine, trop de ganache à un endroit, pas assez à un autre… J’ai dû m’adapter, improviser, contourner certaines étapes pour parvenir au résultat attendu.
Tous ces obstacles, ces arbitrages et ces solutions de terrain, c’est le travail réel.
La recette initiale (le travail prescrit) n’a pas été suivie à la lettre. Une pédagogie (tutorat) différente m’aurait davantage aidée. Mais finalement, le résultat est au rendez-vous pour moi et le commanditaire (mon fils).
L’analyse du travail réel montre que j’ai pu mobiliser des ressources pour mener à bien ce projet : mon expérience, mes compétences et ma capacité d’adaptation, comme en entreprise.
Réguler le travail réel : des leviers concrets d’action
Certaines démarches, notamment celles portées par l’ANACT, mettent en lumière des leviers de régulation particulièrement efficaces.
La simplification et la planification des processus.
Trop souvent, l’empilement de procédures finit par éloigner les équipes du travail réel. Clarifier, prioriser et rendre lisibles les processus permet de redonner du sens à l’action et de réduire la charge mentale inutile.
La gestion des absences et des variations d’activité.
Cela passe par la définition collective de priorités claires :
- des activités prioritaires, incontournables
- des activités à réaliser uniquement si les premières ont pu l’être
- des activités complémentaires, mobilisables dans des contextes spécifiques.
D’autres actions de régulation sont tout aussi structurantes :
- Analyser les surcroîts de charge, qu’ils soient ponctuels ou structurels, afin de distinguer l’exceptionnel du durable.
- Identifier les modes dégradés.
- Interroger les objectifs au regard de la réalité du travail, en faisant preuve de réalisme : fixer des objectifs qui peuvent être atteints sans générer de RPS.
- Arbitrer collectivement entre les échéances. Tout n’est pas urgent, tout n’est pas prioritaire. Et dans ce qui est important, il y a toujours quelque chose qui l’est plus. Ces arbitrages doivent être reliés à la stratégie et aux objectifs réels de l’entreprise.
Enfin, il est indispensable d’auditer les outils, le matériel et les procédures : sont-ils réellement adaptés au travail demandé ? Lorsque les contraintes matérielles sont fortes, comment les processus peuvent-ils être ajustés pour rester soutenables ?
Pour mener ces analyses, un principe est central : interroger le travail avec celles et ceux qui le font. Des dispositifs comme les espaces de discussion sur le travail (EDT) offrent un cadre structuré pour faire émerger le travail réel et échanger ensemble autour des régulations adaptées.
Pour conclure
Regarder le travail réel, c’est accepter de s’engager dans une démarche dont on ne maîtrise pas totalement l’issue. C’est accepter de questionner des habitudes, des schémas, parfois même des modèles managériaux entiers. C’est sortir du confortable « on a toujours fait comme ça » pour se confronter à la réalité du terrain.
Mais, remettre en question son organisation, c’est se donner la possibilité de performer autrement. C’est s’ouvrir à une performance plus durable, plus humaine, alignée avec les enjeux sociaux de la RSE.
Cette vision peut sembler naïve ou difficilement compatible avec les contraintes économiques actuelles. Pourtant, elle est déjà une réalité dans certaines organisations.
Et c’est une vision à laquelle, pour ma part, j’ai envie de croire.
Je peux vous accompagner pour analyser le travail réel avec vos équipes et construire des régulations adaptées à votre contexte sur Le Havre et toute la Normandie.
Rédaction : Corinne Lusetti-Roger - Partenaire RH - C’RRH